Science sans conscience n'est que ruine de l'âme. 


Pour une science avec conscience

Philosophe, Jean-Pierre Dupuy lance, avec d'autres éminents scientifiques, un cri d'alarme sur les dangers possibles que court l'humanité : les risques liés à l'évolution des sciences et des techniques, sont devenus réels, et il exhorte la communauté scientifique à ne pas se démettre de sa responsabilité.

« Dans la conférence que vous avez donnée en ouverture du colloque “Sciences et Décideurs” de Poitiers le 28 novembre dernier, vous remettez en cause la prétendue neutralité de la science ?
Jean-Pierre Dupuy : L'idée reçue que j'ai tenté de réfuter est que la science et la technique ne seraient qu'un moyen inerte au service d'une volonté politique. Qu'on laisse les scientifiques accroître les connaissances en paix et que la société, sur cette base, décide de là où elle veut aller : si tant est que ce discours ait jamais eu une quelconque pertinence, il est aujourd'hui irrecevable. Il n'est plus possible de dédouaner la science de toute responsabilité et de toute neutralité. La science et la technique “décident” bien, mais comme un processus aveugle, non réfléchi. Demander aux scientifiques de devenir responsables, c'est leur demander, non pas de prendre la place des politiques, mais d'avoir à répondre de l'impact énorme de ce qu'ils font sur l'avenir de l'humanité.

- Qu'est-ce qui nous menace ?
J.-P. D. : Il existe sur tous les dangers une immense littérature et un savoir très précis. Sans rentrer dans les détails, il s'agit des comportements prédateurs de l'humanité qui détruisent la biodiversité et les équilibres climatiques de la planète, de la prolifération du nucléaire, des avancées du génie génétique, du risque que les produits de l'ingéniosité de l'homme échappent à son contrôle, soit par erreur, soit par terreur. C'est de notre survie comme espèce qu'il est aujourd'hui question.

- Mais comment expliquez-vous que la science et la technologie soient devenues aujourd'hui des activités si risquées ?
J.-P. D. : Les philosophes qui répondent à cette question en disant que le rêve de Descartes – “se rendre maître et possesseur de la nature” – a mal tourné, ne voient pas que la technologie qui se profile à l'horizon par convergence de toutes les disciplines2, vise en réalité à la “non-maîtrise”. L'ingénieur et le savant, dont les rôles auront tendance à se confondre, seront demain des apprentis sorciers par finalité. Leurs succès se mesureront plus à l'aune de créations qui les surprendront eux-mêmes que par la conformité à des cahiers des charges préétablis. Des disciplines comme la vie artificielle, les algorithmes génétiques, la robotique, l'intelligence artificielle distribuée et surtout les nano-technologies, répondent déjà à ce schéma. 

- Vous évoquez une science inconsciente ?
J.-P. D.
: Les scientifiques peuvent être d'accord sur leurs équations et entrer dans des controverses sans fin sur le sens qu'il faut leur donner. Mais cela suffit à donner à la science un pouvoir opératoire souvent considérable sur le monde. Nous agissons donc sans vraiment savoir ce que nous faisons. C'est cette irréflexion de la science que Heidegger pointait avec son fameux aphorisme : “la science ne pense pas.” L'ère des “technologies convergentes” va aggraver considérablement ce schéma. On va intentionnellement créer de la complexité – à terme, fabriquer de la vie –, alors même que l'on comprend à peine ce que sont les phénomènes complexes.

- N'êtes vous pas volontairement alarmiste pour déclencher une prise de conscience chez les scientifiques ?
J.-P. D.
: Si la science est aujourd'hui sans conscience, ce n'est pas par manque d'éthique (car elle n'a jamais eu besoin), mais parce qu'elle n'est pas réflexive. Le “catastrophisme” peut être rationnel s'il provoque une peur raisonnée devant ce qui nous menace. Contrairement à ce que pensent les promoteurs du principe de précaution, ce n'est pas l'incertitude scientifique qui est la cause de notre inaction face à ces dangers. Nous savons, mais nous n'arrivons pas à croire ce que nous savons. Savants et non-savants, c'est là le blocage essentiel qu'il va nous falloir apprendre à faire sauter. »

Propos recueillis par Fabrice Impériali

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